CHAPITRE 1

À Courchevel, la saison de ski était bel et bien terminée. Les commerçants locaux ne voyaient presque plus de cartes Infinity passer et les puissants véhicules allemands avaient fait place aux marques françaises du pékin moyen. Toutes les fortunes ne s’étaient cependant pas fait la malle, car il restait toujours, à l’année, ceux du coin qui avaient su faire fructifier l’or blanc en héritant des terrains de leurs grands-parents et les autres, un peu moins du coin, qui avaient profité de la manne financière qu’offrait une pareille station des Alpes. Anna, pas du tout du coin, n’avait donc plus besoin de s’occuper des chalets de location saisonniers et son travail consistait désormais exclusivement à faire le ménage dans les deux propriétés luxueuses de Guillaume Verdannet, l’enfant du pays. Comme tous les matins, elle passa sa clef magnétique devant le dispositif à l’entrée du domaine, suivit le petit chemin pavé jusqu’à la maison, bifurqua en direction des garages et entra par la porte de service.

Pas de bip caractéristique. L’alarme n’avait pas été enclenchée. Monsieur devait être présent. Il s’agissait de se faire la plus discrète possible, aussi décida-t-elle de commencer son tour par la buanderie. Traversant l’immense cuisine à pas de velours, elle ne remarqua pas les quelques bibelots de valeur manquants ni même le vide artistique provoqué par l’absence d’un tableau de Geers sur le mur qu’elle longeait. Ce que son regard ne put cependant éviter lui provoqua un haut-le-cœur et la pauvre Anna tourna immédiatement de l’œil.

Au beau milieu du salon, monsieur gisait, face contre terre, son sang coagulé maculant ce beau tapis d’Orient qu’elle avait pourtant réussi à ravoir à plusieurs reprises, mêmes après les tâches les plus coriaces de soirées trop arrosées. Ce n’est que lorsqu’elle reprit conscience qu’elle put enfin finir le cri qu’elle avait étouffé à la vue du cadavre.

Les mains de son employeur étaient attachées dans son dos et son visage tuméfié portait les stigmates de lutte violente. C’est grâce aux séries télévisées du dimanche après-midi qu’elle réussit à en venir à de telles conclusions. Mais les conclusions, il valait mieux les laisser à la police et elle se devait de l’appeler au plus vite. Elle sortit un téléphone portable de sa poche et se sentit complètement idiote à fixer son propre reflet dans l’écran en veille de celui-ci. « C’est quoi le numéro de la police ? » pensa-t-elle. Il y a quelques années, en Russie, elle aurait naturellement composé le « 02 », mais ici en France, elle n’avait aucune idée du bon numéro. Souhaitant en finir au plus vite avec cette histoire, elle décida d’appeler son mari, gardien à l’hôtel Les Bleuets, toujours au courant de tout et ne séchant sur rien.

Oui, elle était toujours dans la maison, non, elle n’avait pas vérifié si elle était bien seule et oui, elle allait s’empresser de sortir de là. Comme si elle venait seulement de réaliser qu’un crime atroce venait d’être commis, elle s’élança vers la sortie, laissant balais, éponges et cadavre derrière elle.

Semblant hors de tout danger, sur le trottoir d’en face, la mine déconfite et le teint blafard, Anna accueillit quelques minutes plus tard les gendarmes et s’autorisa enfin à pleurer à chaudes larmes alors qu’on l’interrogeait sur les circonstances exactes de la découverte du corps.

CHAPITRE 2

Au pied de porc à la Sainte-Scolasse, Gérard, le taulier, était occupé à gueuler sur quiconque aurait osé croiser son regard après avoir malencontreusement fait tomber un plateau de verres à vin. Rien n’était jamais de sa faute et quand bien même cela l’eut été, il aurait trouvé le moyen de mettre ça sur le dos de Vlad qui était sorti de la cuisine un peut trop violemment à son goût.

Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, voilà que Gabriel, dit le Poulpe, faisait son entrée dans l’établissement avec une tête de trois pieds de long.

— Qu’est-ce qui va pas le Poulpe ?

— Le bureau de tabac en bas de la rue est fermé ! J’ai pas mon journal.

— Va falloir que tu t’y habitues, le type a vendu, ils sont en train de faire des travaux. Ça va être une parfumerie ou un truc d’huiles essentielles, j’ai pas trop compris.

— T’as le Parisien ?

— Figure-toi qu’un type s’est tiré avec mon seul exemplaire ce matin !

Gabriel balaya ces mauvaises ondes d’un revers de la main et entreprit tout de même de prendre un café accompagné de quelques tartines. Au bout du bar, un clampin avait eu plus de chance que lui niveau presse et lisait tranquillement son journal en sirotant un demi. Si sa jauge de mauvaise humeur descendait sous le seuil acceptable, il irait peut-être lui taper la causette dans le but de lui soutirer son quotidien.

On lui apporta son café et ses tartines et Gabriel Lecouvreur commença à se détendre quelque peu. En plus, le type au journal avait l’air d’être au bout de son demi et la façon dont il commençait à plier le papier imprimé ne trompait pas : il avait terminé sa lecture. Gabriel se leva et tendit ses grands bras tentaculaires tout en hélant l’inconnu.

— Siouplé, est-ce que par hasard vous auriez la bonté d’âme de me léguer votre journal si, évidemment, vous n’en avez plus l’utilité ?

Le type regarda à peine dans la direction du Poulpe, fit claquer une pièce de deux euros sur le zinc pour s’acquitter de son dû, finit de plier son journal et le glissa sans aucune émotion sur le comptoir. Il enfila son pardessus et lorsque Gérard présenta le canard avec un sourire en coin à Gabriel, le type était déjà loin dans les rues du XIe arrondissement.

— C’est quoi cette blague ?

Gérard ricana puis répliqua :

— C’est le Daubé.

— Quoi ?

— Le Daubé, le Dauphiné Libéré quoi ! Un canard de Rhône-Alpes si mes souvenirs sont bons.

— Je vais devoir me taper des vaches perdues et des faits d’hiver ?

La jauge d’humeur de Gabriel remonta et dépassa le plus haut de la journée. Il secoua la tête et expulsa un soupir qui avait l’air de dire « va pour le Daubé mais c’est vraiment la dernière fois ! ».

Le pur arabica et les tartines de pain encore chaud lui firent petit à petit voir cette matinée à travers le bon bout de la lorgnette. Il n’avait peut-être pas son Parisien, mais, au pire, il allait voyager gratos grâce aux nouvelles des Alpes. Les gros titres valaient bien leurs homologues de la capitale : à Lyon, un chef de service de la police nationale placé en garde à vue pour corruption présumée et trafic de stupéfiants, et un baron de la nuit retrouvé torturé et assassiné dans son luxueux chalet de Courchevel. Pas mal. Gabriel survola les deux articles puis relut plus en détail le deuxième. Fronçant les sourcils et se grattant l’arrière du bulbe, il ne put s’empêcher d’y voir quelques anomalies. Le meurtre crapuleux de Guillaume Verdannet, issu d’une des riches familles de la vallée de la Tarentaise, offrait peu d’équivoque, mais les propos recueillis de la femme de ménage qui avait découvert le corps faisaient mûrir dans la substance grise du Poulpe un sentiment de curiosité. Il se devait d’aller vérifier ses soupçons sur place et, avant même d’avoir replié le journal, sa décision était déjà prise.

Toujours en train de balayer les éclats de verre éparpillés derrière le comptoir, Gérard ne put s’empêcher de remarquer que son plus fidèle client avait le regard dans le vide et que quelque chose se tramait dans cette caboche pas possible de mollusque parisien.

— Alors ? Les nouvelles du front de neige sont bonnes ?

— La femme de ton cousin a toujours son appart’ à louer en Savoie ?

— Oui, à la Tania. Pourquoi, le Daubé t’a donné des envies de ski le Poulpe ?

— C’est où la Tania ?

­— C’est la station juste en dessous de Courchevel, c’est plus tranquille, ça pète moins dans le caviar si tu vois ce que je veux dire.

— Donne-moi ses coordonnées, je pense me mettre au vert quelque temps.

Gérard versa sa dernière pelletée de verre dans la poubelle et ouvrit un petit calepin prêt à mourir étouffé par les bouts de papier et les cartes de visite qu’on lui glissait à l’intérieur avec régularité depuis plus de vingt ans. Il griffonna quelques chiffres sur un sous-bock et le tendit à Gabriel.

— Tiens c’est le numéro de portable de mon cousin, tu lui passeras le bonjour de ma part. Ah oui, j’oubliais…

Il se retourna et empoigna une espèce de petit colis en carton qu’il avança vers Gabriel.

— Cheryl est passée avec ça ce matin avant d’aller au salon. Elle m’a dit que c’était pour toi et elle a rajouté qu’elle voulait pas savoir où t’avais passé la nuit. Ça tombe bien, moi non plus.

Le Poulpe déploya un tentacule et s’empara du colis. Il provenait, semblait-il, d’une maison d’édition appelée Price Stern Sloan et le destinataire était bien Gabriel Lecouvreur. Intrigué, il ouvrit lentement le petit carton pour en découvrir son contenu. Un livre. Un petit livre à la couverture rouge et jaune, aussi épais que les tranches de jambon que Vlad lui faisait pour « l’assiette de charcuterie » à 6,50€, dont le titre, tout aussi mystérieux que l’expéditeur du colis, lisait : « La Loi De Murphy et autres raisons pour lesquelles les choses tournent mal ! » de Arthur Bloch. Le « mal » était écrit à l’envers.

Gabriel espéra ne pas y voir là un signe du destin. Quelque chose se tramait de pas net dans les Alpes et sa nature profonde l’empêcherait de dormir s’il n’allait pas vérifier ses soupçons de lui-même, sur place.

Il voulait passer chez Cheryl, mais il la connaissait comme s’il l’avait faite : le coup du colis voulait tout dire. Il aurait bien voulu lui proposer de venir prendre l’air frais des montagnes quelques jours avec lui, mais à chaque fois qu’il lui proposait ce genre de choses, c’était tout sauf des vacances. Une fois, elle avait acheté une combinaison rouge en vue d’une petite escapade de quelques jours dans une station de Suisse, mais ils n’avaient pas dépassé la porte d’Italie. Encore une de ses enquêtes. Pourtant cette fois-ci, il aurait tant aimé voir son magnifique derrière, ses deux petites pommes être moulées par le tissu brillant de la combinaison. Mieux valait secouer la tête et effacer cette pensée. Tenter le diable en passant à son salon pour lui proposer de l’accompagner était hors de propos ; il était préférable de se mettre en route.

À la gare de Lyon, il prit un billet pour le premier train à destination de Moutiers, en Savoie, et comme il avait une heure à tuer, il se décida à aller s’en jeter un petit au bar, Le Wagon Bières. Gabriel ne pouvait pas rêver meilleur nom de rade et il prit plaisir à siroter une Duvel bien fraîche en relisant pour la énième fois l’article du Dauphiné Libéré. Les détails fournis par Anna – la personne qui avait découvert le corps – étaient suffisamment précis pour qu’il se forge une intime conviction, mais, faute de place, l’article ne relatait sans doute pas l’intégralité de ses propos. Gabriel avait pourtant besoin d’un seul indice pour confirmer ou infirmer sa théorie. Il allait avoir besoin de se rendre directement sur les lieux du crime et surtout mettre son nez partout où la police n’oserait pas mettre le sien. Plusieurs faux papiers l’aideraient dans cette tâche à commencer par un faux permis de conduire belge qui allait lui permettre de louer un véhicule dès son arrivée à la gare. À chaque gorgée de liquide ambré, il élaborait son plan d’action. Il y avait encore beaucoup de zones d’ombre et de parts laissées au hasard, mais il était passé maître dans l’art de l’improvisation et savait à peu près se dépêtrer de toutes sortes de situations. Il s’agirait de bien rester sur ses gardes quand même vu la violence avec laquelle avait été tué le fils Verdannet. L’image de son Beretta 92FS calé au fond de son sac le rassura quelque peu. Il espérait toujours devoir ne jamais s’en servir, sinon d’une façon dissuasive et non létale.

La voix au micro lui annonça que son train entrait en gare ; il régla son dû et se dirigea vers le quai. À l’approche du train, il examina son billet et se dit que jamais il n’aurait une place dans un wagon près de la tête du train. C’est à croire que tout le monde sans exception était relégué au fin fond du cortège et que la SNCF se marrait avec ses cinq premiers wagons totalement vides. Gabriel s’imaginait bien les agents danser comme des cinglés dans les allées désertes et faire des entrechats à chaque jonction de plateforme.

Le voyage allait être pénible comme pourrait l’être n’importe quel voyage effectué à bord d’un véhicule d’une entreprise publique. Du panier à salade à la voiture 18, même combat. En temps normal, il aimait bien louer une voiture, mais il ne se sentait pas de se taper sept à huit heures de route d’une traite. Il aurait pu s’arrêter chez un copain en Bourgogne, à mi-chemin, mais dans le pays des vins les plus côtés du monde, il n’y avait pas vraiment de place pour un amateur de bière comme lui. Et puis, il avait besoin de connaître un détail bien précis pour pouvoir continuer son investigation et le temps lui était compté.

Il s’enfonça dans son siège, vissa un peu plus sa casquette sur sa tête et entreprit la lecture du bouquin qu’il avait mystérieusement reçu quelques heures auparavant.

Il avait déjà entendu parler de la Loi de Murphy, mais la préface du livre l’aida à entrer un peu plus dans le vif du sujet.

« Avez vous déjà reçu un coup de fil à la minute où vous vous asseyiez sur les toilettes ? Votre bus apparaît-il toujours au moment où vous vous allumez une cigarette ? A-t-il déjà plu le jour où vous veniez de laver votre voiture, ou la pluie s’est-elle déjà arrêtée à l’instant même où vous achetiez un parapluie ? Peut-être qu’à ce moment-là, vous avez ressenti que quelque chose ne tournait pas rond, que cette même chose vous titillait, mais que vous ne pouviez pas y mettre un nom. Peut-être avez-vous même entendu parler de la Loi de Murphy, du principe de Peter ou de la Loi de Gravité Sélective sans vous rappeler exactement de la signification exacte ? »

La Loi de Murphy ? Voilà qui correspondait bien à la philosophie de Gabriel. Beaucoup le taxaient de pessimiste – surtout Cheryl – alors que lui se voyait plutôt comme un fataliste voire tout simplement quelqu’un de réaliste. Il se devait d’être paré à toute éventualité et dans le champ des possibles, il lui fallait toujours considérer les dénouements même négatifs de chaque événement. Ce n’était tout de même pas de sa faute si dans la plupart des cas, c’était l’issue négative qui se réalisait. Il avait un nom pour ça désormais : la Loi de Murphy. Il pourrait invoquer ce principe lors de toute tentative de débat sur son soi-disant pessimisme. Cela couperait court à la conversation et lui éviterait de trop lourdes pertes de temps. Pour être le plus performant dans l’art du couperet verbal, il se devait de se plonger dans ce livre que la providence avait placé sur son chemin et en tirer la substantielle moelle jusqu’à son arrivée en gare de Moutiers.

Cela aurait été plus facile si la grande brune assise à quelques sièges de lui, de l’autre côté de l’allée, ne lui avait pas tapé dans l’œil. Les avions, les trains, les bus et les métros avaient toujours eu le même effet sur le Poulpe. Il vivait chacun de ces petits moments de réalité avec l’intensité d’un amour d’été. Chaque croisement de regard était l’occasion inespérée de faire naître un semblant d’intérêt ou de provoquer une providentielle accroche. Quelques rares fois, le désir avait été mutuel et si fort que le rapprochement s’était fait immédiatement. Si, pour cette fois, Murphy pouvait le laisser tranquille et s’occuper de quelqu’un d’autre avec sa loi, il en aurait lu son livre deux fois plus intensément en signe de remerciement.

Ses traits méditerranéens et ses yeux en amande accaparaient peu à peu les pensées de Gabriel. S’il avait pu déployer un tentacule, enlacer délicatement sa nuque fine et rapprocher son visage contre le sien, il l’aurait fait, mais le Poulpe n’était qu’un sobriquet qu’il avait appris à ne pas détester avec les années.

Il tentait d’analyser la situation afin de déterminer si le clampin assis à ses côtés avait un quelconque rapport avec elle. La ringardise du type n’avait d’égal que la classe de la demoiselle, mais il ne pouvait en tirer aucune conclusion quant à une éventuelle relation intime. Il suffisait de se balader dans les rues de Paris pour croiser bon nombre d’anomalies matrimoniales. La distance entre les deux était réglementaire, plus de doute désormais, ils étaient étrangers l’un pour l’autre.

Les heures défilèrent aussi vite que ses chances de conclure, mais Gabriel ne s’avoua pas vaincu et décida d’improviser avec les éléments qui se présenteraient à lui lors de la descente au terminus.

Le train approchant la gare de Moutiers, la plupart des passagers se levèrent et préparèrent leurs affaires pour se poster dans l’allée centrale. S’il y avait une infime chance que le convoi reparte dans l’autre sens au bout de trente secondes ou que le wagon explose, ces gens-là voulaient être les premiers sortis et éviter tout problème. Gabriel savait pertinemment que même arrivé en gare, le train n’ouvrirait ses portes qu’au moins une ou deux minutes après l’arrêt total de l’appareil et qu’il n’y avait absolument aucune raison de se bousculer vers la sortie. Il fut ravi de voir que sa grande brune semblait partager son point de vue et les deux esquissèrent même un sourire complice à la vue de toute cette agitation. Ils attendirent que le wagon soit quasiment vide pour commencer à bouger. Gabriel faisait des gestes lents, car il voulait que la passagère lui passe devant et qu’il puisse ainsi lui voler quelques bouffées de son parfum. Cette grande brune était en effet de la même taille que lui et ses fines et longues jambes lui paraissaient infinies.

Il l’aida à descendre du wagon en portant sa valise puis la laissa partir sans même avoir échangé quelques mots. Debout sur le quai, le regard au loin, il espéra de sa part un coup d’œil en arrière qui ne vint jamais.

À suivre…