CHAPITRE 1

 

Le soleil ne s’était pas encore levé et les réverbères faisaient briller, pour quelques minutes encore, les pavés de la rue Saint Georges, dans le cinquième arrondissement de Lyon. Au loin, une sirène de police fit frissonner Romeo. Même après avoir purgé sa peine et payé sa dette envers la société, il ne s’était jamais habitué à ce son si particulier qui, dans un réflexe pavlovien, mettait à chaque fois tout son corps en alerte. Quatorze piges de ballon et je tremble toujours comme une feuille morte au son des condés, se désola-t-il.

Arrivé devant le numéro 56, Romeo sortit ses clefs et ouvrit la porte principale du Shakespeare, le bar qu’il avait repris un an auparavant, dans les quelques mois qui suivirent sa sortie de prison. Romeo Brigante : barman. À l’époque, ça aurait bien fait marrer son professeur de mécanique qui n’avait de cesse de répéter que l’élève aux lointaines origines italiennes aurait à coup sûr un avenir en adéquation avec son nom. Brigante. C’est vrai qu’on aurait pas pu trouver mieux. Il y a quelques décennies, quand Romeo avait commencé à remplir son casier judiciaire comme on remplit les cases d’une grille de loto, les flics n’en avaient pas cru leurs yeux. Ils venaient d’arrêter un Brigante ! Est-ce qu’on a idée d’être poissonnier parce qu’on s’appelle Saumon ou boulanger quand on se nomme Farine ? À bien y réfléchir – et fort heureusement pour lui –, son patronyme lui attirait plutôt une forme de sympathie, l’ironie d’un tel sort portant souvent à rire.

Les lampadaires publics s’éteignirent et les rayons du soleil s’engouffrèrent dans les rues du vieux Lyon à mesure que les premiers travailleurs quittaient leurs domiciles, guidés par les odeurs de café et de pain frais. Des cafés, il allait s’en enquiller et en servir toute la matinée sans discontinuer. Il y aurait aussi des petits ballons de blanc pour les piliers de bar et des chocolats chauds pour les clients les plus chiants. Parfois, quand il en avait sa claque de se coltiner la confection fastidieuse de tels brevages, Romeo décidait qu’il n’avait soudainement plus de lait. Malheur au petit malin qui pointait du doigt la brique toute neuve à côté de la machine à café, car Monsieur Brigante avait quand même fait près de quatorze années derrière les barreaux et il ne fallait pas trop jouer avec ses nerfs.

Il descendit les chaises des tables, passa un coup de chiffon sur toutes les surfaces lavables et alluma les deux flippers de l’arrière-salle. Enfin, lorsqu’il fut définitivement prêt à accueillir ses premiers clients, il fit fonctionner l’enseigne lumineuse et le mot “Shakespeare” éclaira la façade.

Quand il faisait de bonnes journées, qu’il avait taillé le bout de gras avec les habitués et gagné la confiance de nouveaux clients, Romeo se demandait souvent pourquoi il n’avait pas choisi cette vie-là dès le début. Certes, il avait vécu des années fastes où l’argent et les filles défilaient au rythme des braquages, toujours sans violence, et où tout était, d’une manière générale, plus facile. On pouvait fumer dans les restos, boire un peu plus avant de prendre le volant, faire des blagues sans offusquer personne et niveau braco, pas encore de police scientifique digne de ce nom ni de téléphones portables pour cafter le moindre de vos mouvements. C’était mieux avant comme dirait l’autre. Mieux, mais à quel prix ? À celui de près de quinze ans de taule ? Il était certain que les virées en BMW E28 série 5 à plus de 200km/h sur des autoroutes sans radar n’avait été d’aucun secours à Romeo lorsqu’il faisait inlassablement le tour de sa cellule de neuf mètres carrés à Saint-Paul & Saint-Jo. Les orgies arrosées au Dom Perignon dans sa villa de Nice n’avaient servi à rien non plus contre les passages à tabac par les mâtons de la maison d’arrêt ni contre les coups de lame de rasoir des autres détenus qui voulaient se faire un nom.  Les poches remplies à déborder de talbins à ne plus savoir qu’en faire n’avaient pas pu édulcorer ses interminables nuits à pleurer entre quatre murs. Tout ça, c’était des souvenirs, rien que des souvenirs bien inutiles, bien incapables de faire quoi que ce soit pour changer son quotidien. Il s’était bien marré, oui, mais la blague avait tourné au vinaigre un jour de septembre quand le verdict était enfin tombé : vingt ans de réclusion criminelle pour monsieur Brigante. Cet empafé de monsieur Chabalier, prof de méca au lycée Pierre Brossolette, avait finalement eu raison, l’avenir de Brigante serait à la hauteur de la signification de son nom.

Libéré pour bonne conduite au bout de treize ans, il avait néanmoins refusé de sortir avec pour symbole de redépart, un chiffre à faire pâlir le moins crédule des superstitieux et avait attendu quelques mois de plus pour que le compteur affiche quatorze. C’était con, mais c’était du Brigante tout craché. On ne devient pas un des plus gros braqueurs de sa génération sans être un peu tatillon et sans croire un peu en sa bonne étoile. On a beau tout planifier à la seconde près, si madame Chance se fait dorer la pilule ailleurs – auprès d’un gagnant du loto par exemple – on peut dire adieu à femmes et enfants, et bonjour à un placard en béton infesté de cafards que ceux du dehors appellent prison.

Au moment où la première grille avait été refermée sur huit ans de vie sur le fil du rasoir à compter les billets par paquet de mille, Romeo avait compris qu’il allait devoir filer droit. Un an qu’il était sorti et un an qu’il n’avait pas fait un pas de travers. Pas un centime n’avait été pris au black, pas un impôt n’avait été oublié, pas un PV n’avait été majoré. Romeo Brigante : citoyen modèle. Prends ça Chabalier et tes réflexions à la mords-moi le noeud ! Son bar, le Shakespeare, marchait plutôt bien et ce nouveau boulot au contact des gens lui plaisait beaucoup, lui qui avait dû utiliser un parloir pour avoir une conversation normale pendant cent soixante-huit mois. Cela lui permettait de payer les traites et surtout les mensualités de la maison de retraite où séjournait son père, Giuseppe Brigante. Ce vieux briscard représentait tout pour lui. Il lui en avait fait baver avec toutes ses conneries, mais au fond, ces conneries, il les avait faites avant tout pour lui. Sa mère avait quitté le plancher des vaches quand il était encore enfant et à part quelques photos, aucun souvenir ne venait remplir la mémoire déjà saturée de Romeo. C’était avec son père qu’il avait toujours vécu. Un père immigré italien qui avait dû se battre pour tout obtenir. Aucune faveur ne lui avait jamais été faite et il avait accumulé les petits boulots pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. La vie avait décidé de rajouter une petite couche de merde sur la tartine du paternel, comme ça, gratos. Alors un jour, le petit Romeo en avait eu marre de voir son père galérer et était allé piquer deux belles bavettes de boeuf chez le boucher de sa rue, juste pour le plaisir de manger un bon repas une fois dans l’année. C’est à partir de là que tout changea dans l’esprit de Romeo : si la vie ne lui donnait pas ce qu’il voulait, il irait se servir lui-même.

Jusqu’à ses vingt-cinq ans, ce self-service n’avait consisté qu’en des délits mineurs, mais il passa aux choses sérieuses quand il fit la rencontre des membres de ce qui fut appelé la bande des Allemandes par la presse, en référence à l’utilisation qui semblait exclusive de voitures de marque BMW pour effectuer leurs casses. Cette vie faite de braquages et de détours par les petites routes pour éviter la police dura huit ans. Huit ans d’adrénaline, de coupures de presse et de grosses frayeurs, mais pas un mort à déplorer. Juste quelques flics blessés de temps en temps, mais un flic, c’est un flic, il sait pour quoi il a signé. C’est comme un bandit qui part en prison, faut pas qu’il s’étonne.

Entre midi et deux, les affaires étaient toujours beaucoup plus calmes. À la trêve de mi-journée, les clients quittaient le bar et se répartissaient dans les différents restaurants du vieux Lyon. Romeo avait fait le choix délibéré de ne pas servir à manger au Shakespeare en dehors des quelques olives et autres cacahuètes. Il n’aimait déjà pas faire des chocolats chauds, pas la peine de s’embêter à faire à béqueter, il laissait ça aux restaurants du coin.

C’est à midi pile qu’il vit débarquer quatre individus aux mines patibulaires qui prirent place dans la salle du fond à l’exception d’un seul qui se dirigeait, lui, vers le comptoir.

— Excusez-moi, vous savez où je peux acheter Le Monde ?

Le type était mal rasé, ses yeux étaient noirs, le regard dénué d’empathie et une petite cicatrice à l’arcade empêchaient la repousse de ses sourcils sur une petite surface : une vraie gueule d’ange. Quand il eut terminé sa question, un long et lent frisson parcourut le corps de Romeo. Le gars venait d’utiliser la première phrase du code. Une phrase anodine pouvant être entendue par des oreilles indiscrètes sans éveiller aucun soupçon, juste quelques mots en forme de signe de reconnaissance. Se pouvait-il que ce soit une coïncidence ? L’homme à la veste de cuir accompagné de trois de ses sbires désirait-il vraiment lire son quotidien préféré en sirotant une menthe à l’eau ? Si Romeo avait eu quelques doutes, la suite de la conversation allait les balayer en une fraction de seconde.

— Oui, vous cherchez quelle édition ? continua-t-il.

C’était la réponse prévue par le protocole. Ce code était utilisé par la bande des Allemandes avant toute réunion préalable à un braquage. C’était une façon très simple et discrète d’attester de son appartenance à l’opération en devenir et aussi d’alerter de la présence d’oreilles policières si besoin était. Si on soupçonnait des flics en civil de rôder dans les parages ou que le lieu de la réunion était mis sur écoute, il fallait répondre “Malheureusement, je crois que tous les kiosques sont fermés”. Dès lors, tout le monde tentait de se disperser sans faire de vagues en attendant d’autres instructions pour une réunion future.

Le type esquissa un début de sourire, ses yeux s’agrandirent, il se pencha sur le zinc en direction de Romeo et lui répondit :

— Je cherche l’édition d’aujourd’hui.

Il avait bel et bien utilisé le code. Plus aucun doute désormais. Quelque peu désarçonné d’avoir fait un furtif plongeon dans son passé de malfrat, Romeo, comme pour se ressaisir, reprit ses habitudes de patron de bar.

— Qu’est-ce que je vous sers, messieurs ?

Gueule d’ange donna un rapide coup d’oeil à gauche puis à droite et, repérant un adolescent en pleine partie de flipper, se positionna en face de Romeo :

— Ce sera cinq cafés et pour lui, il désigna le jeune d’un coup de menton, ce sera la porte.

Alors que Blouson de cuir se retournait en direction de l’arrière-salle pour rejoindre ses collègues, Romeo fit le tour du comptoir pour aller à la rencontre du blondinet à lunettes qui avait l’air absorbé dans sa partie.

— Désolé mon vieux, je vais devoir fermer le bar, j’ai une petite urgence.

— Ah non ! Je suis en plein multibille là, je vais le faire claquer ! implorait-il d’une voix fluette.

Le binoclard ne quittait pas des yeux les billes de plomb qui fusaient sous l’épais carreau de verre. Romeo posa une main sur son épaule et continua calmement.

— Écoute, c’est assez urgent. Repasse plus tard et je te paye une partie et un truc à boire si tu veux.

— Mais putain, je suis à deux doigts là !

Sans décoller le regard des lumières qui clignotaient à une vitesse folle, le jeune fit remonter ses lunettes d’un coup d’index rapide. Il n’avait l’intention de stopper sa partie pour rien au monde. Et pour vingt euros ? se demanda Romeo. Il fouilla dans la poche de son jean, sortit un billet bleu tout froissé et le colla sur la vitre du flipper en un claquement qui résonna dans tout le bar.

— Allez, prends ça et file. Tu pourras repasser plus tard je te dis.

L’empoigne sur l’épaule du gamin s’était faite plus ferme. Le blondinet décolla les doigts des boutons poussoirs et tourna le visage vers Romeo, laissant ses trois billes et sa partie tomber. Après avoir compris qu’il fallait obéir au patron, il balbutia quelques mots incompréhensibles, empocha le billet et se pressa vers la sortie. Romeo lui emboîta le pas, verrouilla la porte derrière lui et tira les rideaux. Pour un peu, il se serait cru vingt ans plus tôt, lors de la préparation du casse du casino du Lyon Vert.

À l’instar des billes de flipper durant la partie du gone, des milliers de questions fusaient dans le cerveau de Romeo. Il avait pourtant été clair pendant son séjour en incarcération : il quittait le milieu. La nouvelle avait été accueillie avec tristesse par ses collègues de l’extérieur, car Romeo était un des meilleurs éléments, le sous-chef de la bande. Il avait pris gros, vingt lourdes années au violon, il avait ramassé pour les autres. Il n’avait pas moufté pour autant. Une vraie tombe, une stèle silencieuse dans un cimetière fait de béton, de barreaux infranchissables et de douches froides. Son silence avait été maintes fois récompensé : un repas digne de ce nom à chaque veillée de Noël, des visites conjugales avec des filles payées pour l’occasion et même quelques passages à tabac sur des détenus qui auraient pu lui causer du tort. Le grand banditisme avait toujours son ancien poulain à la bonne et faisait jouer ses relations jusque dans les cellules du milieu carcéral français.

Le chef de toute l’organisation, le big boss du gang des Allemandes, n’avait jamais été inquiété une seule seconde. À l’époque, la police soupçonnait bien un certain Antoine Perez, mais impossible de le placer aux jours et aux endroits des différents casses. À croire qu’il les commanditait, mais n’y participait même pas. Seul Romeo savait que Tony était le grand patron de l’organisation et à tous les deux, ils pilotaient les opérations. Un système complexe de codes, de réunions à visages masqués et de tests de confiance assurait le quasi-anonymat de chaque membre. Durant ses quatorze années à l’ombre, pas une seule fois Romeo n’avait été approché pour reprendre du service, même à distance, bien au chaud depuis sa geôle de Saint-Paul et Saint-Joseph. Le message avait été clair et tout le monde de la pègre l’avait entendu et compris. Plus d’une année qu’il était sorti et là encore, pas l’ombre d’un rapprochement ni le moindre signe. Jusqu’à ce jour. Que venait foutre cette bande de petites frappes peu précautionneuses qui utilisaient le code pour se donner bonne allure et se faire croire qu’ils appartenaient à une race de bandits aujourd’hui disparue ? Pourquoi étaient-ils venus traîner leurs guêtres chez lui, au Shakespeare ?

Romeo n’avait aucune intention de poser la moindre question, il attendait juste que le temps s’écoule en essuyant verres et tasses fraîchement sortis du lave-vaisselle. Il évitait soigneusement de porter le regard sur la table au fond de la salle, même quand des rires ou des phrases plus fortes que d’autres attiraient fatalement son attention.

À l’issue de trois longues heures, les intrus se levèrent et Gueule d’ange s’approcha du zinc.

— On a fini, tu peux reprendre ton train-train. Merci pour ta discrétion.

Il avait dit merci comme on dit merci à un dentiste qui vient de vous arracher une dent sans anesthésie. Une formule de politesse dénuée de fond réel, une sorte d’automatisme convenu. Romeo se contenta de hocher la tête. Il posa son torchon et escorta le petit groupe vers la sortie. Tous prirent la rue Saint Georges par la droite sans un regard pour le patron à l’exception de Gueule d’ange qui fit un petit clin d’oeil dans sa direction.

Romeo tira les rideaux comme on tire un trait sur son passé, secoua la tête à deux reprises puis se posta derrière son comptoir pour faire ce qu’il savait le mieux faire : taulier de bar.

Au Shakespeare, les clients avaient défilé tout l’après-midi et le jeune blondinet était même revenu claquer ses vingt euros dans plusieurs parties enivrées de flipper et quelques Cocas. Si la réunion impromptue de la fin de matinée avait affecté Romeo, il ne le montra pas. On ne devient pas un des gangsters les plus recherchés de France si l’on se laisse abattre à la première occasion. Certes, son passé avait ressurgi comme une ado qui annonce sa maternité à ses parents entre le fromage et le dessert, mais il n’y avait pas de quoi en être déstabilisé pour autant. Au contraire, il avait agi selon un ancien protocole et avait fait ce qu’il avait à faire, sans remous. Les types avaient sûrement eu besoin d’une planque de fortune pour organiser, sur le pouce, une quelconque opération répréhensible par la loi, et de vieux collègues les avaient aiguillés vers quelqu’un de confiance : Romeo le rital. À son avis, il ne fallait pas chercher plus loin.

Le tiroir-caisse était presque plein et il n’y avait pas l’ombre d’un péquin dans toutes les salles du bar : le Shakespeare pouvait fermer une demi-heure avant l’heure légale et c’était pas plus mal. Il n’y avait pas de petites victoires. Après avoir fait toutes les vérifications habituelles, Romeo fit le tour des flippers pour mettre un terme à leurs scintillements de loupiotes et à leurs cacophonies électroniques ; il éteignit la salle du fond, puis celle où il se trouvait, évoluant vers la sortie dans le noir, aidé par les seuls reflets des réverbères sur la baie vitrée. Pour la deuxième fois de la journée, il tira les rideaux et fit un pas à l’extérieur, son jeu de clefs en main.

Alors qu’il faisait faire un premier tour au verrou dans un cliquetis familier, les petits poils à la base de son cou se hérissèrent. Son instinct de chasseur mit tout son corps en alerte : une présence peu rassurante l’incommodait dans son dos. Il n’eut pas le temps de se retourner qu’il sentit déjà le froid du métal faire pression sur ses lombaires.

— Rentre dans le bar, tranquillement.

Il ne sut pas très bien s’il fut d’abord étonné par le tutoiement ou la voix féminine, mais il avait assez d’expérience pour savoir que dans ce genre de cas, il fallait coopérer avant d’envisager toute tentative de riposte. Qui ose me braquer ? pensa-t-il. Une nana ? Il fit un tour de clef dans le sens inverse et poussa la porte de la main gauche, toujours esclave d’un possible calibre contre ses lombaires.

— Avance, et va t’asseoir, lui ordonna la voix de l’inconnue.

Il s’exécuta, cherchant à tâtons la table la plus proche. Deux masses encore indistinctes franchirent le seuil après la braqueuse. La vilaine avait du renfort, pas de quoi trop faire le mariole. Quand Romeo fut assis, la femme se décala, le tenant toujours en joue, et saisit une chaise pour venir se poster en face de lui. L’obscurité presque totale l’empêchait de voir son visage, mais les reflets métalliques du flingue confirmaient qu’elle était bien accompagnée. Ses deux collègues restèrent debout, à un mètre derrière elle, comme dans un remake peu rassurant d’un film de mafia quelconque.

— Brigante. Ah, j’adore ce nom !

Elle esquissa un sourire dont le scintillement sembla éblouir Romeo, puis continua :

— Tu vas commencer par nous dire où sont les interrupteurs dans ce troquet, qu’on y voit un peu plus clair.

Si c’était un braquage, Romeo n’en avait jamais vu d’aussi théâtraux. La plupart du temps, on est bien trop content de pouvoir se tirer avec l’oseille avant même que le taulier ait pu dire ouf. Et puis on est pas du genre à chercher le nom des otages pour leur ressortir à la face en leur pointant un feu devant le pif. Cela lui rappelait ces films de James Bond où le méchant explique par A plus B au héros comment il va faire pour le tuer, tout en lui laissant tout le loisir de faire foirer son opération. Romeo n’avait pas l’intention de jouer les agents secrets britanniques, il était rangé des voitures. S’ils étaient venus pour piquer la caisse, ils n’avaient qu’à se servir, pas la peine de risquer sa liberté vieille d’à peine un an pour finir avec du plomb dans le lard.

— Il y a un poteau à droite du bar, c’est là que sont tous les interrupteurs. Celui du haut allume cette salle, dit Romeo.

La femme se retourna vers un de ses sbires :

— Fais-nous une ambiance cosy, veux-tu Fred ? dit elle d’une voix plutôt guillerette.

Elle balance carrément les prénoms, c’est quoi ce braquage ? pensa Brigante.

Le plafonnier s’illumina et chacun put se toiser à sa guise. Celui qui se tenait vers le poteau était un homme plutôt bien bâti, portant une barbe de trois jours et une chevelure aussi noire que le cuir de sa veste. L’autre gars était un grand bonhomme à la mine assez sympathique dont les tempes poivre et sel reflétaient soit son âge, soit le stress de sa vie quotidienne. Assise devant Romeo, une femme aux cheveux d’un roux sombre le fixait de son regard bleu glacé. Les années l’avaient vraisemblablement embellie tant ses petites pattes d’oies au coin des yeux lui donnaient un charme ravageur. Difficile cepenant de lancer une invitation à dîner quand un Sig-Sauer vous lorgnait tel un cyclope d’acier.

La femme sourit une nouvelle fois, exhibant une dentition parfaite qu’un modèle pour Email Diamant aurait jalousée. Elle rangea le pistolet automatique dans son holster et brisa de nouveau le silence :

— Pas de panique, Brigante. On est du bon côté de la loi, nous. Elle avait insisté sur le “nous”. On te veut pas de mal, juste te poser quelques questions.

— En quel honneur ? répondit Romeo.

— Mille excuses ! Je pensais que tu aurais compris sans qu’on ait besoin de faire les présentations, mais réparons cette hérésie.

Elle leva son pouce gauche en direction de Blouson en cuir :

— Voici le capitaine Frédéric Ropert.

Le type ne broncha pas. Elle fit alors le même geste avec sa main droite en direction du grand.

— Et voici le lieutenant Aymeric Chopin.

Celui-ci daigna hocher la tête. Définitivement beaucoup plus sympathique que Frédo Blouson de Moto.

— Quant à moi, je me présente, je suis la commandante Van Deren de la DIPJ de Lyon.

Romeo crut un instant qu’elle allait lui tendre sa main pour qu’il la baise. Mais rien de tout ceci n’arriva.

Les flics. C’était donc les flics qui venaient lui rendre visite à une plombe du matin, avec des méthodes dignes des plus grands malfrats.

Comme si elle avait lu dans ses pensées, la commandante Sofia Van Deren relança :

— Excuse l’intrusion un peu musclée, mais par ici, les rues ont des yeux et il valait mieux jouer le jeu. Faire croire qu’on était tout sauf des flics… Bref, tu vas vite comprendre.

Policier ou pas, il avait étonnement du mal à se faire au tutoiement. Plutôt que de conférer une sorte de proximité au dialogue, ça lui donnait une impression de hiérarchie, comme si Romeo était le larbin de Sa Majesté la rousse. Cette dernière continua :

— Ça fait des mois qu’on observe un certain Mustapha Benacer sans jamais arriver à le coffrer. Et cet après-midi, bingo, il débarque chez un type bien connu de nos services, accompagné de trois de ses lieutenants.

Si elle parlait de celui qui avait utilisé le code quelques heures plus tôt, son nom d’origine nord-africaine ne s’accordait pas du tout avec son physique. Gueule d’ange avait plutôt une tronche à venir de la Creuse que des rives d’un oued algérien. Triste ironie. Romeo avait été le premier à en faire les frais à son époque, mais la France de l’embauche et des loyers grinçaient toujours un peu des dents avec ceux dont on avait dû mal à faire remonter les origines jusqu’aux Gaulois. Pas étonnant qu’il ait fini là, à enfreindre une loi qui ne semblait pas la même pour tout le monde. Peut-être qu’un jour, à force de se faire refuser boulots et appartements, ce Mustapha avait dû faire comme Romeo autrefois et se servir tout seul dans la caisse. Sa compassion pour ce gusse et pour ses choix malheureux de vie s’arrêtait cependant là, et il n’avait aucune idée de ce que lui voulaient les poulets. Certes, le Beur était venu faire une réunion dans son rade, mais il n’y avait rien de plus.

Van Deren ne tarda pas à éclairer sa lanterne.

— Dans toute cette satanée ville de Lyon, poursuivit la commandante, ils sont venus chez toi. Pourquoi ?

Rien de plus simple. Dire la vérité. Ça ne marchait pas toujours, surtout avec un CV comme celui de Romeo Brigante, mais il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.

— Écoutez, je vais être honnête avec vous, je ne sais pas qui sont ces types. J’imagine que vous connaissez mon dossier, c’est fini tout ça pour moi. Je suis sorti pour bonne conduite…

— Oui, on sait. Tu pouvais sortir au bout de treize ans et sept mois et toi, t’es resté cinq mois de plus au trou ! Franchement, qui fait ça ? dit-elle en levant les bras en l’air.

— Treize, c’est un chiffre qui porte malheur, je voulais pas me foutre la poisse dès ma sortie de prison. Des malheurs, j’en ai assez eu, rétorqua-t-il.

— Et t’en as causé aussi, un peu, avoue.

Elle se pencha vers lui, son parfum enivrant caressant ses narines comme des phéromones printanières. La commandante ne le laissa pas répondre :

— Je vais t’expliquer les choses un peu plus clairement, si tu veux bien. Le simple fait qu’une bande de voyous avec des casiers longs comme le bras soient venus dans ton établissement est un motif suffisant pour que tu retournes au trou. Je te rappelle que ton délai d’épreuve n’est pas encore passé et que tu viens de violer ta conditionnelle, alors sois sympa et dis-nous ce que Mustapha et ses potes faisaient chez toi.

L’estomac de Romeo se retourna. Obnubilé par le fait de filer droit et de rester dans les clous, il en avait oublié les conditions de sa liberté. Comment avait-il pu croire une seule seconde que favoriser une réunion d’une bande organisée n’allait pas lui attirer tôt ou tard des ennuis ? Il baissa la tête et fixa le bois élimé de la table devant lui pendant quelques secondes avant de répondre.

— J’en sais rien, soupira-t-il. Je me rends bien compte maintenant que c’était une connerie, mais sur le moment, j’ai pas pensé, j’ai juste servi des cafés à des types que je connaissais pas.

— Tu te fous de notre gueule ?! vociféra-t-elle. On suivait Benacer et ses gars à la trace, on t’a vu lui parler et ensuite fermer les rideaux. T’appelles ça servir des cafés à des types que tu connais pas, toi ?

Romeo commençait seulement à se rendre compte de la spirale infernale dans laquelle il s’était plongé malgré lui, mais il n’avait pas d’autre choix que de continuer à dire la vérité.

— OK, dit-il calmement, je comprends votre point de vue. Je vais vous dire comment ça s’est passé exactement.

— C’est ce qu’on attend, oui, trancha-t-elle.

— Ce type-là, ce Mustapha Benacer, je le connais pas du tout. Jamais entendu parler de lui. Il a débarqué ici avec ses collègues, il est venu me dire qu’ils voulaient être tranquilles. Je suis pas né de la dernière pluie, je sais ce que ça veut dire, alors j’ai fermé le bar et tiré les rideaux. Dans ces cas-là, faut pas négocier, je savais qu’ils seraient repartis aussi vite qu’ils étaient venus.

— Ils t’ont laissé assister à la réunion ? Comme ça, sans problème ?

— Ils étaient dans la salle du fond, j’ai rien vu, rien entendu. Je me suis occupé dans mon coin. Ensuite, ils sont partis. Voilà. Pas plus, pas moins.

Sofia Van Deren se recula et se donna un court instant de réflexion en prenant une longue inspiration.

— T’es d’accord que ton baratin est quand même un peu dur à avaler ? poursuivit-elle.

— Je suis d’accord. Mais c’est la vérité. Je ne sais pas qui sont ces types ni ce qu’ils ont dit pendant les quelques heures où ils sont restés ici.

Les yeux bleu givre de la commandante perçaient le regard de Romeo comme deux pics à glace. Elle semblait sonder son âme pour y dénicher la vérité. Derrière, le capitaine Ropert et le lieutenant Chopin n’avaient pas bougé d’un iota, la rousse tenait ses chiens bien en laisse.

Un claquement sonore agressa toute la pièce. La commandante venait de frapper du plat de la main sur la table et s’était levée aussitôt après. Elle fit le tour de la chaise tel un geôlier qui réfléchit à la sentence qu’il va administrer à son prisonnier.

— Si tu dis vrai – et j’ai beaucoup de mal à le penser –, on va quand même devoir te garder sous le coude. Si c’est des conneries, on finira bien par le savoir et crois-moi, ce sera retour à la case prison sans empocher vingt mille balles.

Les talons de ses bottines claquèrent jusque derrière le zinc où elle se servit un verre d’eau du robinet. Après avoir bu, elle posa le récipient vide sur le comptoir et déclara :

— Voilà ce qu’on va faire. Frédéric et Aymeric ici présents vont se débrouiller pour faire venir une équipe et poser des caméras un peu partout dans ton bar. Quant à toi, Brigante, tu vas devoir te tenir à carreau et être à notre disposition quand bon nous semblera. Si ça nous prend l’envie de venir te tirer les vers du nez à quatre heures du matin un dimanche, faudra que tu nous ouvres la porte et que tu prépares des cafés, compris ?

— Entendu, souffla doucement Romeo.

— Si on découvre le moindre rapport entre toi et les affaires de Mustapha, tu files au trou sans discussion. Compris ?

Le barman jugea la question rhétorique et ne prit pas la peine de répondre. Il avait la conviction qu’elle n’avait pas terminé son laïus. À raison :

— Je t’interdis de sortir du territoire jusqu’à la fin de notre opération et s’il te prend l’envie d’aller pisser, je veux être au courant. Tu viendras pointer au bureau quand on te le dira également.

Elle se tourna vers l’homme en noir, puis vers le grand grisonnant.

— Capitaine, lieutenant, rentrons nous coucher et laissons monsieur faire de même.

Aymeric Chopin et Frédéric Ropert marchèrent en silence vers la sortie tandis que la commandante les suivait en retrait. Lorsqu’elle fut à hauteur de la porte, elle se tourna vers Romeo, ses cheveux ondulant avec un charme doucereux qui plut à l’Italien. Les lumières de la rue Saint George découpaient en silhouette les traits gracieux de son visage.

— Brigante, dit-elle plus doucement, fais en sorte que ton portable soit toujours chargé, je voudrais pas avoir à m’inquiéter.

La porte se referma lentement sur cette intervention incongrue de la police qui avait laissé Romeo médusé, à scruter le vide de la salle du Shakespeare.